De ce qu'on voudrait et de ce qu'on fait à la place

Les soirs comme ça, où les larmes coulent, sans prévenir, sans s'annoncer, sans qu'on y trouve, à première vue, de raison précise. Mais à y bien creuser, bien sûr, on sait. On sait qu'elles sont toujours un peu là, ces larmes, en suspend, sur le rebord du coeur. Prêtes à dégainer, quand on ne s'y attend pas, quand on est enfin seule, et qu'on croyait que ce serait génial de passer une soirée pop-corn devant la télé.

Puis en fait, on se voit soudainement, de l'extérieur. Et on n'aime pas. On n'aime pas ce qu'on voit. Etre avachie devant un écran, à regarder une émission sans âme, alors qu'on aime lire, écrire, appeler ceux qu'on aime et qui sont trop loin. On aime sortir, rire, danser. On aime faire du sport, de l'associatif, de la randonnée, des voyages. Mais on est là, sur ce canapé. Alors que rien, absolument rien, n'empêche de faire autre chose, si ce n'est notre flemme. Quelle est-elle cette détestable flemme ? Est-ce bien de la flemme d'ailleurs ? Ce manque d'énergie pour faire ce qu'on a vraiment envie de faire, pour ne pas gâcher ces précieux rares moments de solitude, dans ce tumulte du quotidien qui ne nous laisse à peine de quoi respirer. Mais parce qu'on est vidée, épuisée... Il n'y a ni place ni énergie pour ce qu'on veut vraiment faire.

Les larmes coulent, sans prévenir, car elles remontent à la surface tous ces sentiments, toutes ces choses qu'on ne fait pas. On rêve de hurler du slam dans un micro, de publier un livre, de courir le long de la plage, de retrouver la passion du ballon orange sur un terrain, de poursuivre le yoga et d'apprendre à méditer, de voyager en rencontrant les gens quatre coins du maroc, loin des hôtels 5 étoiles, de sauter dans la fosse d'un concert de eddy de pretto, de passer des nuits blanches à refaire le monde avec des amis et de boire à n'en plus pouvoir pour courir à demi-nue dans la rue, comme avant... et finalement on reste là, comme tous les autres, quel orgueil de s'être crue différente, on est là, dans cette course à la thune, dans cette fausse vie surremplie pour ne pas en voir les vides, dans ces bouffées d'air frais plus rares que des soirées au caviar. Mais le pire c'est que tout va bien ! On aime notre vie, on est foncièrement heureux d'être là où on est, d'aimer et d'être aimée de celui qui partage notre vie, d'avoir une merveille à choyer et à voir grandir, de s'épanouir dans son job, et mille autres choses. Le problème n'est pas là, le problème est en soi.

Pourquoi. Pourquoi céder si facilement à la facilité, pourquoi jeter si facilement à l'eau ses kiffs, ses rêves, ses envies. Pourquoi ce besoin d'argent, de posséder, d'avoir de plus en plus, d'être de moins en moins. Pourquoi ces addictions vicieuses dont on peine tant à sortir ? Le shopping, le smartphone, le sucre, la flemme, la fatigue. On se loquifie -non ce n'est pas une faute de frappe mais un neologisme-, on se mue en un être dédié à faire tourner la baraque, à cocher toutes les cases de la to do list chaque jour, sauf les siennes, les vraies, celles qui nous ont toujours fait vibrer, et qu'on a peu à peu laissé tomber, pour faire place au reste, qui est toujours prioritaire. Les siennes, on les garde dans une check list cachée, qu'on consulte de temps en temps le coeur amer. Les siennes, pleines de désirs enfouis, pleines d'envies inachevées voire jamais démarrées, elles restent là, loin du regard de tous, et personne ne s'en inquiète de ces cases qui ne sont pas cochées. Car on a l'air de plutôt bien gérer, on sourit, on a un petit coup de mou par moments puis ça finit toujours par passer, on est solide, il ne peut pas en être autrement. On prend sur nous, puis vu de l'extérieur on a quand même peu de raisons de se plaindre, et on ne peut s'en prendre qu'à soi-même pour tout ce que l'on n'ose pas.

Et pourtant... pourtant elles sont là, ces cases non cochées. Que personne ne voit. Dont personne ne pèse l'importance sacrifiée. Les blessures, face à ceux et celles qui parviennent à les cocher. Alors, pourquoi ne les coche-t-on pas ? Pourquoi est-ce toujours plus simple de se laisser aller à la facilité, ou d'accorder toute son énergie ailleurs et ne plus en avoir pour soi ? Pourquoi se bloque-t-on soi même sur tout ce qui nous tient vraiment à coeur ? Pourquoi cette culpabilité destructrice qui nous fait croire que nous faire passer avant le reste est mauvais, et ainsi gâche tout plaisir ? Pourquoi cette complaisance à manger n'importe quoi quand on rêve de retrouver un corps mince et en forme ? Pourquoi cette incapacité à se remettre au sport alors qu'on en a toujours fait et qu'on en a terriblement besoin ? Pourquoi cette recherche permanente de shopping et de possessions, alors qu'on sait très bien que cela ne rend pas plus heureux et que le bonheur est ailleurs ? Pourquoi ces heures perdues sur facebook, sur instagram, alors qu'on a la chance d'avoir eu l'éducation et l'intelligence nécessaires pour savoir s'occuper de mille autres façons plus riches ? Pourquoi cette boulimie de sentiments devant des vidéos bidons sur facebook alors qu'on n'arrive plus dans la vraie vie à vivre et ressentir un moment fort autrement que derrière l'appareil photo qui immortalisera l'instant ?

Une image de soi tellement et tellement de fois abîmée, malmenée, qu'elle est presque devenue une réalité. Une solitude terrible alors qu'on est loin d'être toute seule. Une flemme, un blocage, une énergie qui manque. Des questions, avec des bouts de réponse. Mais c'est tellement difficile de savoir dans quelle direction creuser, pour changer tout ça, pour se rapprocher de ce qu'on est vraiment, que finalement c'est plus simple de refermer son PC, d'arrêter d'écrire ces lignes stériles, et de retourner à cette fausse vraie vie, qui est aussi joyeuse qu'elle est à la fois bombe à retardement. Un jour viendra-t-il où on regardera en arrière et on s'en voudra de n'avoir rien fait du pincement au coeur et des larmes de toutes ces choses non faites ? C'est maintenant que ça se joue, et on reste bêtement à espérer des changements qui ne viendront pas tous seuls. A envier celles et ceux qui semblent avoir réussi à changer et à se prendre en main.

C'est facile d'idéaliser les gens depuis son feed instagram. C'est facile de jalouser les autres depuis sa tranchée intérieure. C'est facile de se dénigrer sans cesse au point de faire pleurer son coeur, au point de n'avoir aucune confiance, au point de devoir parler et parler pour se convaincre soi-même, tout en sachant au fond qu'on n'est que doute, doute et fragilité. C'est facile de passer sa vie à câliner le coeur des autres alors qu'on a juste besoin que quelqu'un câline le nôtre.

Ah elles sont belles les autres. Elles combinent tout, elles assurent au boulot, elles assument de gros postes sans avoir peur quand toi tu passes ton temps à penser que tu n'es pas à la hauteur mais personne ne va te rassurer au delà de quelques mots classiques d'encouragement car tu as choisi de ton plein gré de faire ce que tu fais et puis que in fine chacun ses responsabilités et sa vie, leurs gosses sont parfaits et elles les défendent avec fierté quand toi tu es capable en public d'agir tellement maladroitement avec ton enfant qui pourtant est encore plus parfait, elles parlent avec assurance et n'ont peur de rien quand toi à 30 piges tu te tords encore les doigts quand tu es mal à l'aise face à à peu près la moitié de la population, elles ont un corps de rêve même après 2 grossesses quand toi tu ressembles de moins en moins à quelque chose et plus tu te regardes dans un miroir plus tu te détestes et plus tu bouffes comme pour te punir de ne pas réussir, elles cuisinent sain, voyagent dans des destinations originales, elles assurent à la maison en étant capables d'être gentille avec leur personnel tout en pouvant les engueler quand il le faut quand toi tu es tellement débilement sur-empathique que quand tu te dis que tu vas enfin oser dire ce qui ne te convient pas à ta femme de ménage tu te retrouves à lui filer de l'argent en plus comme pour te faire pardonner d'avoir donné un semi reproche dans un chuchotement...  Elles sont belles, fortes, sûres, jolies, elles assurent. Et toi tu es là, en train de devoir mettre noir sur blanc ces faibles aveux, qui te bouffent depuis des années, parce que tu n'arrives pas à en sortir.

Tout ça parce qu'au lieu de suivre ses propres qualités, ses propres envies, il est plus simple de cultiver ce que l'on n'a pas, de s'en vouloir pour ça, et de nourrir cette frustration en regardant celles qui semblent l'avoir. 

Oui j'aime la vie, oui j'aime ma vie, oui quand elle pose sa mini tête contre moi j'ai toute la joie du monde qui cogne dans le coeur. Mais j'ai aussi peur. De vieillir sans m'en rendre compte, de m'oublier trop vite, trop loin, de ne pas lui donner les armes suffisantes pour cette vie, car je ne les connais pas toutes et que j'en ai bien trop peu dans ma propre vie déjà, de lui transmettre mes boucliers en carton, qui m'ont tant et tant de fois fait défaut. Peur de me laisser flotter par un quotidien semblable à milles autres alors que j'ai toujours eu la prétention de croire que j'étais différente. Que je ne tomberais pas dans le piège. Et à l'heure où il faut juste sortir sa plume ou son livre, j'ai déjà jeté l'éponge et allumé un écran...La route est longue. Belle, sinueuse, haute et basse, tendre et ronde, secrète et sombre, et longue.

Parfois, quand je revois les années étudiantes, posés à refaire en monde en fin de soirée, sans soucis d'hier ni de demain, en s'en fichant complètement de posséder, de réussir une grosse carrière, de ce qu'on va faire au dîner, en aimant pleinement mais seulement dans l'instant, je me dis que c'est ça normalement la vie. Des amitiés de fou, des sentiments exacerbés, de l'insouciance, le doux son d'un reggae en fin de soirée qui nous fait lever pour une dernière danse avant le petit matin. Mais comme chaque période a ses charmes, et comme l'empathie est optimiste, je reste heureuse, et j'afficherai demain encore ce sourire, et il sera vrai ; juste, il y aura encore ces cases non cochées, et Dieu seul sait ce qu'il en adviendra...





Commentaires

Articles les plus consultés